LES ENFANTS EN DEPERDITION SCOLAIREAU CAMEROUN
Par Gabriel Siakeu
Depuis le début des années 90, le Cameroun, tout comme la plupart des pays africains, vit une véritable régression économique. Cette situation s'est aggravée en 1994 avec la dévaluation du franc CFA. La pauvreté déjà si dramatique a cédé sa place à la misère. Celle-ci s'est généralisée pour devenir la paupérisation.
En effet, dans les campagnes, les prix des cultures de rentes (cacao, café, coton, etc…) ont chuté au moins de moitié. Les salaires ont connu une baisse drastique de l'ordre de 70% en général. Les premières victimes de cette conjoncture ont été les enfants qui ont vu leur droit à l'éducation bafoué.
Au Cameroun, la moyenne de famille est de 7 personnes. Lorsque l'on sait que ” la table du pauvre est maigre et le lit de la misère est fécond “, on peut facilement comprendre que cette moyenne est élevée en zones rurales où l'on peut compter plus de 10 enfants dans une famille. Il est évident que le bien être (droit à la santé, à l'alimentation, au logement, à l'éducation) de ces enfants ne peut être assuré entièrement.
Par ailleurs, puisque les caisses de l'Etat sont vides, ce sont les parents qui sont invités à construire les établissements scolaires, sinon les enfants sont obligés de parcourir des dizaines de kilomètres pour
atteindre leur école. L'enseignement de base, annoncé gratuit, est frappé par un taux de scolarité qui n'est pas à la portée du premier parent et qui oblige celui-ci à choisir parmi sa progéniture 3 ou 4 (tout au plus) parmi ses 10 enfants qui pourront bénéficier des bienfaits de l'école. Evidemment, il va privilégier les garçons au détriment des filles. On va alors assister à deux sortes d'abandon scolaire : volontaire et involontaire.
En réalité, au delà des problèmes évoqués plus haut, la déperdition scolaire au Cameroun est la preuve que l'éducation dans son ensemble est malade. Nous nous devons de diagnotiquer le mal, son ampleur afin de préconiser des solutions.

A- LE TAUX DE DEPERTITION SCOLAIRE AU CAMEROUN :
DES FAITS ET DES CHIFFRES QUI INQUIETENT
1- EDUCATION DE BASE : DESCOLARISATION SANS PRECEDENT
Les taux de scolarisation au Cameroun sont très inférieurs à ceux des pays ayant des revenus par habitant comparables. Ceci est dû à un phénomène de déscolarisation au cours des années 1989-99 , pratiquement sans précédent dans un pays qui n'a pas été confronté à une guerre ou un conflit civil. Ce
phénomène est tel que l'on s'accorde à dire qu'il constitue un risque majeur pour les perspectives de croissance du pays.
Avant de présenter quelques chiffres, il convient de signaler que les statistiques scolaires sont très peu fiables à cause de l'affaiblissement des capacités institutionnelles de l'administration de l'éducation. Officiellement le taux d'inscription brut au primaire est de 81%, alors qu'il était de 112% dix ans auparavent. Mais ce taux est fortement gonflé par les redoublements très nombreux, de l'ordre de 28% chaque année. Pour avoir une idée plus précise du problème, il vaut mieux retenir que la proportion des filles d'âge scolaire qui entrent effectivement à l'école semble s'être stabilisé autour de 58%, et 37% seulement terminent le cycle primaire. Pour les garçons, les proportions sont respectivement de 83% et 60%.

2- ENSEIGNEMENT SECONDAIRE ET SUPERIEUR : SITUATION PLUS GRAVE
Les enseignements secondaire et supérieur ne sont pas mieux lotis que le primaire du point de vue des taux d'inscription, quoique la priorité leur a clairement été donnée au moment de la crise. Ainsi, le secondaire est le seul sous-secteur du système éducatif où les inscriptions, le nombre d'école et d'enseignants croissent rapidement dans le secteur public comme privé. Il n'y a jamais eu de suspension du recrutement d'enseignants du secondaire alors que les écoles normales de formation des maîtres ont fermé entre 1990 et 1995.
D'importantes inégalités régionales et entre les sexes existent. Les taux d'admission au primaire varient de 39% à presque 100% selon les provinces, avec un taux d'admission des filles de 26% dans la province de l'extrême-Nord. Des groupes minoritaires importants (pygmées, nomades, enfants des zones frontalières) n'ont souvent aucun enfant scolarisé. Les taux de passage des écoles primaires aux écoles secondaires sont beaucoup plus importants dans les villes que dans les zones rurales.
L'une des principales raisons est la déficience de l'offre et particulièrement le manque d'enseignants. Les indemnités qui étaient auparavent accordées aux enseignants travaillant dans les provinces qui ne sont pas leur province d'origine ont été supprimées. Ce qui a provoqué un repli graduel des enseignants des régions les plus éloignées vers les grandes villes et, par conséquent, la fermeture d'écoles rurales. Les fonctionnaires du Ministère facilitent ce repli en monnayant les transferts illicites. Ainsi, les parents les plus pauvres doivent donc payer les salaires d'une partie des enseignants dans les écoles pour une qualité d'éducation inférieure à celle des villes. Dans l'Extrême-Nord, région la plus sinistrée, 61% des enseignants sont rémunérés par les parents. Dans le Centre, région la plus riche, ce chiffre tombe à 13%.
Dans les villes , même si le nombre d'enseignants est pléthorique, les classes sont surchargées parce qu'il n'existe pas de salle en nombre suffisant. Ainsi, dans les environs immédiats de Yaoundé, il n'est pas rare de rencontrer des salles de classes où s'entassent 120 élèves.
Ces inégalités sont confirmées par une étude sur les coûts et le financement . Cette étude révèle que le coût par élève supporté par le gouvernement varie de 3 567 FCFA dans les écoles rurales de l'Extrême-Nord, à 30.000 FCFA dans les écoles urbaines du Centre, avec une moyenne nationale de 22.409FCFA

3- QUALITE DE L'ENSEIGNEMENT EN QUESTION
Environ 28% des enfants du primaire redouble chaque année, et 13% d'entre eux abandonnent l'école. Contrairement à une croyance malheureusement fort répandue, le recours excessif aux redoublements est néfaste, autant pour l 'élève que pour la classe comportant des redoubleurs, comme l'on montré maintes études en Afrique Sub-Saharienne, notamment celle de la COFEMEN (PASEC).Par contre, les redoublements coûtent chers à la communauté, puisque lorsqu'il termine son cursus secondaire, l'élève camerounais a en moyenne passé 20 ans à l'école, au lieu de 13 théoriquement nécessaire.
Les redoublements suggèrent également une faible qualification etmotivation des enseignants. Au niveau primaire, 47% seulement des enseignants sont officiellement qualifiés, et les enseignants formés disponibles travaillent le plus souvent dans les villes ou dans le sud du pays. Il n'y a presque pas eu de recrutement d'enseignants fonctionnaires au niveau primaire depuis environ une décennie. Le corps enseignant est de plus en plus composé de contractuels rémunérés soit sur la rubrique “équipement” du budget du Ministère de l'Education, soit directement par les parents. Les conditions de travail et de rémunération sont fortement contestées par leurs syndicats et semblent constituer un handicap sérieux à leur motivation et leur assiduité. Une étude récente du temps d'apprentissage dans les écoles à montrer que, à cause de l'absentéisme des enseignants, les enfants recoivent en moyenne les deux tiers de l'instruction qu'ils sont supposés recevoir.
En 1996-1997, la Banque Mondiale a financé deux études sur les résultats de l'apprentissage au niveau primaire et secondaire. Ces deux études ont confirmé les faiblesses qui étaient somme toutes prévisibles. Mais ont aussi relévé de fortes variations qualitatives entre région, et entre écoles publiques et privées. Ainsi les meilleurs résultats sont obtenus par les écoles catholiques du Centre. Dans le secondaire, les résultats d'apprentissage sont aussi faibles que dans le primaire. Pour presque toutes les disciplines et tous les niveaux, la moyenne de 10 n'a pas été obtenue. Les notes dans le système francophone ont été relativement plus hautes que dans le système anglophone (8 et 8,8 contre 7,9 et 7,4),alors que les taux de redoublements et d'abandon y sont également beaucoup plus élevés dans les écoles anglophones.

4- ENSEIGNANTS ET ENSEIGNES SANS OUTILS PEDAGOGIQUES
La rareté des matériels pédagogiques, notamment les manuels scolaires, menace à la fois la qualité de l'éducation et l'équité de l'accès à l'éducation. Certaines faiblesses sont de nature historique (résultant en partie de l'importance massive de manuels en provenance de la France), tel que le prix élevé des manuels par rapport aux revenus réels d'une grande proportion des ménages, le caractère sous-développé de l'édition locale, l'absence de données statistiques fiables sur la disponibilité des manuels, le manque de parténariat entre secteur public et privé, le manque de spécialistes du livre au sein du MINEDUC, des habitudes de lecture peu développées et l'absence quasi-totale des bibliothèques. Cette situation négative a été sérieusement aggravée en 1998 par l'octroi d'un monopole (pour l'édition, la fabrication et la distribution du livre scolaire) au CEPER S.A (suite à la privatisation de cette ancienne structure étatique créée en 1977 qui ne jouait qu'un rôle minime sur le marché du livre scolaire). Ce monopole a été appliqué au secteur francophone uniquement : il a épargné le secteur anglophone qui est généralement plus solide.

5- GESTION DES RESSOURCES HUMAINES ET MATERIELLES DE L'EDUCATION:
DEUX POIDS, DEUX MESURES.
La gestion est basée sur un système centralisé et autoritaire, dans lequel les décisions font rarement l'objet de concertation avec les bénéficiaires. Sous l'effet combiné de la faiblesse institutionnelle et d'une corruption omniprésente, cette formule a produit des résultats désastreux. Il n'existe pas de relation claire entre les besoins d'écoles primaires et leur construction. Alors qu'une école peut comporter trop de classes, l'école voisine peut n'en avoir aucune. En outre, les batiments de l'enseignement public souffrent de vandalisme ainsi que d'un entretien insuffisant. La répartition des ressources, y compris les enseignants, se fait de matière opaque. Les résultats des examens font l'objet de controverses fréquentes entre syndicats et autorités de tutelle sur l'existence de malversations. Les fonds collectés auprès des parents sont gérés par des Comités de Gestion qui ne représentent pas les Associations de Parents d'Elèves (APE). La désignation des directeurs et des inspecteurs ne répond pas à des critères objetifs et ne se fait pas dans la transparence.
Finalement,il semble que les mécanismes de contrôle de la qualité sont inexistants. A titre d'exemple, dans le primaire, les enseignants s'absentent souvent pour des motifs non autorisés, dans l'impunité la plus totale. Même les inspecteurs qui sont chargés de s'assurer du bon fonctionnement des écoles estiment que les enfants ne reçoivent aujourd'hui que vingt-cinq semaines d'instruction dans les villes et vingt semaines dans les zones rurales, contre trente-six semaines officiellement. Dans l'enseignement secondaire technique, depuis de nombreuses années, il n'existe pratiquement plus aucun lien entre les programmes de formation et les débouchés sur le marché de l'emploi, sans que cela provoque le réajustement qui s'impose. Au contraire, le gouvernement continue à supporter des coûts par élèves de l'ordre de 79.636FCFA en moyenne.

6- FINANCEMENT DE L'EDUCATION : L'ETAT SE DESENGAGE DE PLUS EN PLUS
Le financement public est relativement important, mais est inefficacement utilisé ou subit des “pertes en lignes” très importantes. Environ 75% du budget est reservé aux salaires du personnel. L'inéfficacité de cette dépense est liée à la confusion qui règne dans la répartition du personnel, signalée plus haut. La part non salariale du budget est consommée à divers niveaux, avec une certaine déconcentration des dépenses au niveau des délégations et des inspections, mais pas aux écoles. Cette part non salariale parvient aux ordonnateurs sous forme des bons de caisse, dont une partie non négligeable est détournée. En effet, les entrepreneurs et fournisseurs doivent payer aux agents de l'Etat entre un tiers et deux tiers du montant de leurs factures s'ils veulent être payés par les trésoreries provinciales. En définitive, et pour ce qui reste, plus une école est loin de la périphérie et plus ses chances de recevoir un appui sous n'importe quelle forme sont faibles.
Pour pallier cet état de fait, les parents ont commencé à participer massivement au financement de l'éducation. Ce phénomène a commencé d'abord dans les provinces anglophones et a ensuite remporté l'adhésion des provinces francophones. Ainsi, à la fin de l'année scolaire 1995-1996, plus de 97% des écoles comptaient une APE. L'estimation de la contribution des APE diffère énormement selon les sources, mais elle est néanmois très importantes puisque les APE prennent en charge la rénunération de 28% des enseignants et la plus grosse des dépenses reccurentes des écoles.
Cet élan semble avoir été brisé en 1996-1997 lorsque l'Etat a introduit les contributions exigibles qui s'élèvent actuellement à 1.500 FCFA par an pour le primaire. Ces contributions sont payables d'avance et gérées par des Comités de Gestions, mis en place spécialement a cet effet, qui sont distincts des APE. Tous niveaux confondus, les contributions exigibles sont estimées en 1998-1999 à neuf milliards de FCFA, contre 96 milliards de FCFA pour le budget du Minitère de l'Education.
L'introduction des frais exigibles a eu plusieurs effets pervers. Premièrement, elle a signé la fin des APE. Les parents affirment cependant qu'ils sont prêts à payer davantage que ce qui est demandé, pour autant
qu'ils soient impliqués dans l'administration de ces frais de scolarité. Ils ont aussi indiqué qu'ils étaient prêts à prendre en charge les coûts de main d'œuvre pour la contruction des écoles pour autant que le gouvernement fournisse les matèriaux nécessaires.
Deuxièmement, les frais exigibles à l'exclusion des pauvres en banalisant l'extorsion des fonds. Aujourd'hui, il semblerait que tout soit monnayé, de la position occupée par l'enfant dans la salle de classe à des classes supplémentaires presque obligatoires, passant par la correction des livres d'exercice. En outre, les dépenses totales des ménages (frais d'écolage plus fournitures scolaires, tenues de classe, tenues de sport, frais d'examen,etc…) s'élèvent en moyenne à 49.500FCFA par enfant, auxquelles viennent s'ajouter d'autres frais sans compter les charges de transport ou celles liées au paiement d'un maître communautaire. Ces coûts sont très élevés et constituent un handicap additionnel pour les pauvres, qui sont déjà handicapés par leur environnement familial.

B- A QUELLES ACTIVITES S'ADONNENT CES ENFANTS DESCOLARISES ?
Une étude réalisée par Dr NOUTHE DJUBGANG Julienne, Médecin de travail, a donné des résultats suivants :
Tableau à venir
activité principale tranhes d'âges total %
prostitution - de 12 ans
- 12-13 ans
5 14-16 ans
5 17-18 ans
13 23 7,0
domestique 7 11 51 40 109 33,1
vendeur dans la rue 15 14 21 15 65 19,8
manoeuvre 1 7 12 11 31 9,4
ouvrier - 2 5 5 12 3,6
serveur dans un bar/café - 2 15 6 23 7,0
veilleur de nuit - 2 6 3 11 3,3
autre - 1 20 32 53 16,1
non déclaré 1 1 - - 2 0,6
total 24 45 135 125 329 100,0